Les nouvelles recommandations alimentaires américaines
ou comment tromper le public, enrichir l'industrie de la viande et alimenter le changement climatique.
Le mois dernier, l’administration Trump a publié les nouvelles recommandations alimentaires américaines, un rapport de 90 pages (et 400 pages d’appendices) présentant les directives alimentaires fédérales pour les cinq prochaines années. Ce rapport a un impact majeur, et influence les décisions en matière d'approvisionnement alimentaire pour les hôpitaux, les écoles et les prisons à l'échelle nationale. Robert F. Kennedy Jr., le secrétaire américain à la Santé et architecte clé de ce rapport, est clair: la population américaine doit “manger de vrais aliments” (“eat real food”). Et voici comment:
Cette nouvelle pyramide alimentaire, qui place les protéines animales, les produits laitiers, les fruits et légumes au sommet, et le pain, l’avoine et le riz tout en bas, marque un retour au modèle pyramidal après des années d’utilisation du “système de l’assiette”. La réintroduction de ce modèle, ainsi que les recommandations qui l’accompagnent, a été largement critiquée par les experts en santé.
Les points positifs du rapport
Plusieurs recommandations sont pertinentes et importantes, et s’inscrivent dans un effort plus large visant à répondre à la crise sanitaire aux États-Unis. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: environ 40% des Américains souffrent d’obésité et 75% vivent avec au moins une maladie chronique–des conditions largement alimentées par la disponibilité et la consommation généralisées d’aliments ultra-transformés (AUT).
Le rapport s’articule autour de ce qu’il qualifie de “principe simple: les aliments peu transformés et naturellement riches en nutriments constituent la base des recommandations alimentaires”(p. 1). Il souligne également que “la consommation d’AUT est régulièrement associée à des problèmes de santé” (p. 191 des appendices). Ces recommandations reprennent des directives déjà bien établies: manger des aliments simples, plus de fruits et légumes, privilégier les céréales complètes plutôt que les céréales raffinées, et limiter les sucres ajoutés.
Le rapport propose même des outils pratiques pour aider les consommateurs à identifier les produits ultra-transformés. On y explique notamment comment reconnaître les sources de sucres ajoutés (les ingrédients contenant les mots “sucre”, “sirop” ou qui finissent en “ose”), comment distinguer les vraies céréales complètes des alternatives transformées (p.19), ou encore comment faire la différence entre un yaourt peu transformé et un yaourt transformé (p. 34).
Ce qui est contesté
Cependant, plusieurs des recommandations mises en avant contredisent le consensus scientifique, et sont très controversées. Un exemple phare concerne la consommation de viande. Bien qu’il soit établi que la consommation de viande transformée et de viande rouge non-transformée devrait être limitée, la nouvelle pyramide place une côte de bœuf, du bœuf haché et autres protéines animales tout au-dessus. Ce repositionnement est justifié par l’affirmation selon laquelle “les associations observationnelles reliant la consommation de viande au risque de maladies chroniques sont incohérentes et pourraient être largement attribuables aux sous-catégories de viandes transformées” (p. 38). Cette approche efface volontairement un vaste corpus de données épidémiologiques qui établissent un lien entre la consommation de viandes rouges/transformées et des problèmes de santé.
Si certaines recommandations reposent sur des bases scientifiques solides (comme évoqué plus haut), leur association à d’autres affirmations insuffisamment étayées et trompeuses rend difficile la distinction entre informations fondées et infondées, entretenant ainsi la confusion du public autour des enjeux nutritionels, et pouvant à terme, nuire à la santé publique. Le design soigné et attractif du site web joue également, selon nous, un rôle dans la manière dont ces informations sont perçues par les consommateurs.
La présence de conflits d’intérêts alimente également les critiques, et renforcent le doute sur l’objectivité des recommandations. Les travaux scientifiques de cette ampleur sont tenus de respecter des normes éthiques strictes, notamment en matière d’indépendance et de prévention des conflits d’intérêts. Or, plusieurs experts impliqués dans la rédaction du rapport entretiennent des liens avérés avec les industries de la viande et des produits laitiers. Par exemple:
J. Thomas Brenna a exercé des fonctions de consultant auprès de l’Association nationale des éleveurs de bovins (National Cattlemen’s Beef Association), du Conseil du Texas sur le bœuf (Texas Beef Council), ainsi que de Nutricia, une filiale de Danone
Donald Layman entretient des liens financiers avec l’Association nationale des éleveurs de bovins et le Conseil national de l’industrie laitière (National Dairy Council)
Heather Leidy a reçu des financements de cette même association d’éleveurs, ainsi que du Conseil national du porc (National Pork Board) et de l’Institut Bell pour la santé et la nutrition de General Mills (General Mills Bell Institute of Health and Nutrition).
Comme indiqué plus haut, ces directives ne se contentent pas d’influencer les choix alimentaires individuels. Elles façonnent directement les menus des écoles, des hôpitaux et d’autres institutions publiques, orientant ainsi des milliards de dollars vers les grandes industries agricoles auxquelles certains de ces experts sont affiliés.
La pyramide est également trompeuse dans sa représentation des portions recommandées. Selon les directives, atteindre 2,400 calories par jour nécessiterait:
3.5-4.5 portions de protéines
3.5 portions de produits laitiers
2 portions de légumes
2.5 de fruits
2.75-5.25 portions de céréales complètes
5 portions de graisses saines
Selon ce schéma, les fruits et les légumes ne représentent environ qu’un quart de l’apport calorique total, alors qu’ils devraient constituer environ la moitié des portions consommées.
De plus, le rapport suppose un accès généralisé à des aliments frais et variés, une hypothèse qui ne vaut pas pour de nombreux Américains. Les “déserts alimentaires”, définis comme des zones où l’accès à une alimentation abordable et nutritive est limité, restent une réalité pour des millions de ménages, et sont concentrés de manière disproportionnée dans les communautés à faibles revenus et racisées. Les difficultés d’accès à l’alimentation sont également aggravées par l’inflation. En décembre 2025, l’inflation globale a atteint 2,7% sur un an, tandis que les prix des produits alimentaires augmentaient de 3,1% sur la même période. Enfin, ces recommandations sont profondément ancrées dans des traditions alimentaires européennes et sont mal adaptées aux populations présentant des taux élevés d’intolérance au lactose–notamment les communautés asiatiques, hispaniques, noires et autochtones– qui représentaient environ 40% de la population totale des États-Unis en 2024.
Pourquoi est-ce un enjeu pour le climat?
Ces nouvelles directives poussent à la production de produits carnés et laitiers, qui sont parmi les aliments les plus émetteurs de gaz à effet de serre. Leur production contribue à la déforestation, exerce une forte pression sur les ressources en eau et génère des émissions importantes, exacerbant le changement climatique. Sur ce point, les preuves scientifiques sont claires.
Comme l’explique Emily Atkin, journaliste renommée spécialisée dans les questions climatiques, dans son dernier article: “On ne peut pas bâtir une société en santé sur une biosphère qui ne l’est pas. Le climat, l’eau, le sol et la terre qui produisent notre nourriture sont aussi importants pour notre santé que la nourriture elle-même. Sans eux, tous nos discours sur “l’alimentation saine” deviennent illusoires, puisqu’ils supposent que nous pouvons prospérer alors que les systèmes qui nous maintiennent en vie s’effondrent”.
Adopter une alimentation majoritairement végétale constitue un levier d’atténuation majeur, avec des bénéfices conjoints pour le climat et la santé. En revanche, ces directives orientent la demande au profit des géants de l’agrobusiness, et renforcent leur capacité d’influence politique, notamment par le lobbying, compliquant in fine la mise en œuvre de politiques d’atténuation efficaces.
Tandis que les États-Unis s’éloignent d’un consensus scientifique établi depuis des décennies, d’autres pays se dirigent dans la bonne direction. Amsterdam, par exemple, interdira la publicité pour la viande dans les espaces publics à compter du 1er mai. Il y a tout juste six jours, l’École Polytechnique de Montréal, une université d’ingénierie au Canada, a annoncé qu’elle supprimait les options à base de bœuf de ses menus de cafétéria. Il faut donc espérer que d’autres acteurs suivront le pas.