Ri(z)en de plus facile
Pourquoi et comment changer les méthodes traditionnelles de culture du riz?
Origine et domestication du riz
Bien que son origine exacte soit encore débattue, il est très probable que le riz soit apparu dans l’une de ces trois régions: la vallée du Yangtsé moyen et inférieur en Chine, la vallée du Mékong en Asie du Sud-Est ou la vallée du Gange moyen dans le nord de l'Inde. Comme de nombreuses autres cultures, le riz a été domestiqué pour la première fois il y a environ 10 000 ans: des grains de riz datés de 6 500 av. J-C et de 7 000 à 6 000 av. J-C ont été découverts dans le bassin du Yangtsé et sur le site de Jiahu, au nord du Henan, en Chine. Il est également possible que le riz ait été domestiqué de manière indépendante en Chine, en Inde et en Indonésie, ce qui aurait conduit à l'émergence de trois grands groupes de riz: japonica, indica et javanica. Aujourd’hui, on recense entre 40,000 et 120,000 variétés de riz.
Production mondiale
Le riz, sous ses multiples formes et variétés, est un aliment largement présent dans dans notre alimentation. Il fournit non seulement plus d’un cinquième des calories consommées dans le monde – ce qui en fait la principale céréale permettant de subvenir aux besoins alimentaires de l'homme – mais c'est aussi la troisième culture la plus récoltée après le blé et le maïs. Selon l’organisation mondiale pour l’alimentation, sa production a atteint 820 millions de tonnes en 2024, un record.
Tandis que le riz est cultivé sur six des sept continents (pardon, l’Antarctique!), sa production reste majoritairement concentrée en Asie. L’Inde et la Chine sont les premiers producteurs et assurent près de 52% de l’approvisionnement mondial, ce qui n’a rien de surprenant sachant qu’ils sont également les plus grands consommateurs de riz au monde. Les projections actuelles indiquent que la demande mondiale devrait continuer d’augmenter d’ici les 25 prochaines années, portée par la croissance démographique en Asie et en Afrique, ainsi que par l’évolution des préférences alimentaires liée à la hausse des revenus et à l’urbanisation.
Comme pour d’autres cultures vivrières, cette hausse de la demande soulève des inquiétudes quant aux impacts environnementaux de sa production. La riziculture repose en effet en grande partie sur des pratiques intensives qui nécessitent d'inonder en continu les rizières. Les agriculteurs irriguent principalement pour limiter la croissance de mauvaises herbes et de certains ravageurs, mais aussi parce que le riz est souvent considéré comme une plante aquatique qui bénéficie de cette irrigation. Une conséquence de cette pratique est la méthanogenèse, un processus biologique qui produit du méthane par la décomposition anaérobie de la matière organique. Or, le méthane est un gaz à effet de serre puissant, avec un pouvoir de réchauffement très élevé à court terme (environ 80 fois supérieur à celui du dioxyde de carbone sur une période de 20 ans), et encore significatif à plus long terme (environ 27 fois supérieur sur 100 ans).
Pressions climatiques
Bien que l’on ne sache pas exactement quand les systèmes de riziculture inondée ont été adoptés, ils constituent aujourd’hui le principal mode de production du riz: environ 75% de la production mondiale provient de systèmes irrigués, principalement des rizières. Mais face au changement climatique, ces systèmes sont exposés à de nouvelles pressions et risques.
Par exemple, une récente étude a identifié des seuils de température optimaux pour la culture du riz – environ 28 °C pour la température annuelle moyenne et 33 °C pour les températures maximales en saison chaude. Les résultats de projections climatiques suggèrent que ces limites seront probablement dépassées d’ici la fin du siècle dans les régions où la culture du riz est intensive, ce qui pourrait avoir des conséquences importantes sur la sécurité alimentaire.
Par ailleurs, la riziculture étant très gourmande en eau, elle est particulièrement vulnérable aux conditions hydrologiques. Dans un monde en réchauffement, les phénomènes extrêmes tels que les sécheresses et les inondations peuvent réduire directement les rendements, tandis que la baisse des précipitations peut limiter la disponibilité en eau et aggraver l'épuisement des nappes phréatiques. Dans les régions côtières, l'intrusion d'eau salée constitue une autre menace, susceptible d'affecter à la fois la production agricole et les moyens de subsistance des agriculteurs.
Alternatives aux méthodes conventionnelles
L’augmentation des émissions de méthane et l'accélération des risques climatiques rendent évident le besoin de trouver des alternatives aux modes de production conventionnels du riz, afin de répondre à la demande et de réduire l’impact environnemental. Heureusement pour nous, certaines de ces alternatives existent déjà et ont été adoptées dans différentes régions du monde, la plus notable étant le Système de Riziculture Intensive (SRI).
Développé à Madagascar dans les années 80 par le père Henri de Laulanié, le SRI se distingue des méthodes de production classiques en mettant l’accent sur la qualité de la croissance des plantes plutôt que sur la quantité d'intrants. Cette méthode a été mise au point en réponse à une contrainte; le père de Laulanié s'étant donné pour mission d'aider les agriculteurs malgaches à améliorer leur productivité sans dépendre d'intrants externes coûteux. Contrairement aux systèmes de riziculture inondée, qui créent des conditions anaérobies et donc des émissions de méthane, la méthode SRI utilise des techniques d'alternance d'humidification et de séchage (AWD) – ou plus simplement, irrigation intermittente – afin de maintenir les sols dans un état aérobie. Cette pratique consiste à laisser l'eau de surface des rizières s'évaporer pendant environ 1 à 10 jours, avant d'irriguer le champ à nouveau. Cela réduit non seulement la quantité d’eau nécessaire à la production de riz, mais empêche également la méthanogénèse de se produire dans le sol, réduisant ainsi la quantité de méthane rejetée dans l'atmosphère. En effet, certaines études ont démontré que le SRI permettait de réduire la consommation d'eau jusqu'à 50% et les émissions de méthane jusqu'à 40%.
En mettant l'accent non pas sur les intrants chimiques, mais sur le renforcement du système racinaire des plantes et sur la santé des sols, la méthode SRI présente des avantages considérables qui dépassent largement les considérations environnementales. Du côté de la production, les agriculteurs ont souvent signalé une hausse des rendements, alors qu'ils utilisent moins de semences et d'eau. Au Cambodge, les agriculteurs qui ont adopté la méthode SRI ont en moyenne produit 3.2 à 3.9 tonnes de riz par hectare, ce qui représente 25 à 50% plus que la moyenne nationale de 2.6 tonnes.
Produire plus avec moins a aussi permis aux agriculteurs d’augmenter leur revenus et rentabilité. Un rapport cubain sur la production de riz en méthode SRI a fait état d'une augmentation du rendement de seulement 15%, mais d'une hausse du revenu net de 70%. Cette augmentation s’explique par: (a) le coût des semences divisé par deux, (b) la réduction des engrais de 89%, (c) une diminution de 40% de la consommation d’eau, ce qui est considérable étant donné que l'eau d'irrigation devait être pompée à l'aide de pompes diesel et (d) une restructuration de la main-d’oeuvre, passant de 16 à 5 personnes pour le repiquage des plants.
Perspectives d’avenir
Malgré son potentiel avéré, l'adoption du SRI par les agriculteurs à l'échelle mondiale ne s'est pas généralisée aussi rapidement qu'on aurait pu s'y attendre. Obtenir de meilleurs rendements avec moins de ressources est contre-intuitif, ce qui suscite son lot d'hésitations et de spéculations. Les agriculteurs ont tendance à se montrer plutôt conservateurs dans leurs décisions et doivent souvent être convaincus avant d’adopter de nouvelles pratiques. Dans la mesure où le SRI repose davantage sur le partage de connaissances que sur l'utilisation intensive d'intrants, son succès dépend de services de vulgarisation solides et de réseaux de formation entre agriculteurs, qui nécessitent un financement public et privé constant.
Les subventions agricoles actuelles privilégient des modèles conventionnels fortement dépendants des intrants chimiques et découragent ainsi les petits exploitants de passer à une gestion aérobie des sols. Il est donc crucial que les gouvernements réorientent à l'avenir leurs investissements vers la recherche sur le SRI, les infrastructures et l'intégration des politiques, ce qui permettrait de ne plus considérer la production de riz comme un problème lié au changement climatique, mais comme une solution.